Le charme mystérieux du doudou

Voilà un objet dont le bébé est vite inséparable, qui est passé très largement dans les mœurs familiales et qui ne surprend plus personne.

Et pourtant ! D’où vient que très tôt, il manifeste un tel attachement à ce morceau de tissu, cette peluche, cette poupée chiffon, au point de ne plus pouvoir s’en séparer et de réagir très violemment s’il vient à disparaître ?

En réalité, cet objet possède à ses yeux un certain nombre de vertus auxquelles les parents ont tout intérêt à se montrer très attentifs s’ils ne veulent pas s’exposer à des crises inutiles et difficiles à surmonter.

Un objet unique et transitionnel

D’abord, à ses yeux, c’est un objet unique, il n’a pas son pareil, et aucun jouet au monde ne pourra jamais l’égaler.

Les parents de Didier, un an, en ont fait l’amère expérience lorsqu’au moment de partir en vacances avec lui, ils ont cru bien faire de n’emporter qu’un seul des nombreux objets qui l’entouraient dans son lit, celui qui leur semblait le plus convenable. Ce faisant, ils ont laissé à la maison la peluche assez usagée dont Didier avait fait l’élue de son cœur sans qu’ils s’en rendent vraiment compte. C’est dire leur surprise lorsque, le premier soir des vacances, il a refusé de s’endormir, s’est mis à pleurer à chaudes larmes comme s’il était désespéré. Par chance, ils ont vite réalisé leur bévue, et ils l’ont rassuré en lui promettant qu’ils se feraient envoyer la peluche sans tarder. Ce qui fut fait.

Cet attachement pour un objet aussi anodin peut sembler excessif, mais il témoigne de l’extraordinaire capacité créative de l’enfant qui est capable d’insuffler en quelque sorte à un simple objet le charme qui correspond à son désir. Même s’il nous paraît incompréhensible, son choix est éminemment respectable. Le psychanalyste anglais D. Winnicott, le premier qui ait souligné l’importance de la chose, estime qu’il s’agit d’un « objet transitionnel » : il appartient en même temps à l’univers interne et à l’univers externe du bébé et il l’aide à faire le passage entre les deux.

Un remède à l’angoisse

Le doudou est en second lieu un extraordinaire remède à l’angoisse, dans la mesure où l’enfant trouve auprès de lui des sensations très fortes, – douceur du toucher, odeur intime, plaisir du suçotement -, qui lui ménagent un monde où il se sent à la fois entouré et protégé.
L’adulte, lui, se rassure en s’accordant quelque plaisir de bouche ou de caresse, l’enfant y parvient par les vertus de son doudou. `

Ainsi Alice, dix mois, qui possédait un petit chien en peluche qu’elle traînait sans précautions dans tous les coins de la maison, jusqu’au jour où sa maman, excédée de voir ce doudou transformé en une véritable serpillère a décidé de profiter d’un moment où l’enfant prenait son bain pour le subtiliser et le passer à la lessive. Lorsqu’elle a remis le petit chien à l’enfant, toute fière de lui montrer qu’il était aussi propre et aussi beau qu’elle, Alice a détourné la tête et a éclaté en sanglots. Ce n’était plus son doudou, il avait perdu son odeur, il avait le poil tout raide, un goût de lessive, il avait perdu ses couleurs !

Les parents soucieux de la propreté du doudou ont intérêt à procéder avec beaucoup de précautions s’ils ne veulent pas s’exposer à des crises de ce genre. S’il faut le nettoyer, que ce soit en associant l’enfant, et en veillant à ce que cet objet ne perde pas toutes les qualités sensorielles qui en faisaient l’intérêt.

On sait que le véritable attachement au doudou débute vers 6-8 mois, à l’époque où l’enfant manifeste ce que l’on appelle « l’angoisse de l’étranger ». Le doudou lui sert de protection face à cette étrangeté, en lui et hors de lui, et s’il tient tellement à ses vertus tactiles, olfactives ou autres, c’est du fait qu’elles l’entourent en quelque sorte d’un voile intime protecteur. Il est toujours prudent d’en choisir très tôt avec lui un double, aussi proche que possible de l’original, qui servira de relais pendant un nettoyage ou en cas de perte inattendue.

Mais le problème le plus fréquent aujourd’hui vient de ce que bien des enfants ont plusieurs domiciles, quand les parents se séparent, ou bien quand les grands parents les prennent en charge de longs moments.

C’était le cas d’Antoine, 2 ans, dont les parents avaient la garde alternée et qu’ils confiaient régulièrement à ses grands parents paternels. Ces derniers s’étaient brouillés avec la maman de l’enfant, estimant qu’elle était à l’origine de la séparation du couple, et ils ne voulaient à aucun prix chez eux d’un objet venant d’elle… y compris le doudou d’Antoine, une girafe, qu’ils estimaient ridicule et rangeaient discrètement dans une armoire le temps de son séjour chez eux. Et personne ne comprenait pourquoi Antoine pleurait à chaque fois qu’on lui annonçait qu’il allait chez ses grands-parents. Jusqu’au jour où le papa a réalisé, et il a demandé fermement qu’on arrête de faire payer à l’enfant des problèmes d’adultes. Dans des cas de ce genre, le doudou est plus que jamais nécessaire, il permet à l’enfant d’emmener partout où il va le compagnon qui lui apporte le réconfort à chaque fois qu’il en a besoin .

Alors bien sûr, tout a une fin, il faut bien qu’un jour ou l’autre l’enfant renonce à cet objet merveilleux. Il y parvient généralement à la fin de la petite enfance, vers 5 ou 6 ans, quand il est vraiment socialisé, grâce à l’école maternelle en particulier. C’est le moment où il devient capable d’investir des objets de plus en plus variés, de manifester ses goûts personnels, et finalement de jeter son dévolu sur des réalités qui font partie de son univers réel et au sein desquels il se sent vraiment chez lui.

Ceci dit, il n’y a pas d’âge pour le doudou, surtout dans le monde trépidant qui est le nôtre, où l’on voit de plus en plus de jeunes sujets, garçons et surtout filles, garder le plus longtemps possible l’objet de leurs premières amours !

Gérard Bonnet a publié :

L’angoisse, l’accueillir, la transformer chez In Press

l'agoisse, l'accueillir, la transformer

 

Auteur : Gérard Bonnet

Gérard Bonnet est docteur en psychologie et psychanalyste. Il a enseigné à l’Université Paris VII et il a fondé une école d’enseignement de la psychanalyse ouverte à tout public (epci-paris.fr). Il dirige actuellement la collection « Psy pour tous » aux éditions In Press, dans laquelle il a publié plusieurs ouvrages. En particulier, L’angoisse, l’accueillir pour la transformer, et Le narcissisme, de l’amour de soi à l’amour de l’autre.

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